La Papesse Jeanne

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Le 7 Avril 2017 l’association Transversale a eu le plaisir de présenter le premier film de fiction du réalisateur Jean Breschand, La Papesse Jeanne.

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« Je me souviens que c’était le soir. Je suis assis en tailleur sur le tapis berbère épais, blanc et noir, du salon marocain. Mon père se trouve derrière moi, allongé sur la banquette. Ce type de banquette qui épouse en continu les trois murs de la pièce et que l’on retrouve dans tous les salons maghrebins d’ici et de là-bas. Ma petite sœur est à mes côtés, assise sur le pouf en cuir noir que l’on avait ramené de Fez en voiture. Ma mère n’aime pas les films dans lesquels il y a des armes à feu. Le western que nous nous apprêtons à voir l’a fait se réfugier dans le salon d’à côté, assise sur le canapé Roche-Bobois au motif sud américain, un paquet de copies sur les cuisses, probablement son stylo pilot rouge entre les doigts. La télévision parle pour nous, le film du dimanche soir se fait attendre. Nous n’avons le droit qu’à 30 minutes de film, à 21h30 dernier carat ma sœur et moi devons aller nous coucher. Je devais avoir 10 ans et c’est un de ces soirs que je n’oublierai jamais de ma vie. Le soir où s’est effectué ce premier contact.

Les premières images du film apparaissent. La télévision prend alors la forme d’une fenêtre inverse, où l’extériorité du monde se fait intime et chaleureuse. Un nouveau monde envahit le salon et se fait sentir. Je me souviens du vent, d’une poussière dont j’avais l’impression qu’elle m’asséchait la bouche. Il y a des mines patibulaires, des « gueules » comme on dit. Il y a le bruit des bottes qui claquent à chaque pas sur ces planches de bois, de longueurs et d’épaisseurs différentes, formant le quai d’une gare en plein désert. Une mouche qui fait des siennes sur la peau crasseuse et non rasée d’un œil qui dit merde à l’autre. Une citerne d’approvisionnement d’eau dont le fond de la cuve métallique laisse poindre un goutte à goutte sur un crâne à la peau brune, puis quelques secondes après sur un chapeau de feutre noir. La lumière de ce Far West se confondait avec celle diffusée par les motifs cisellées du luminaire en cuivre ornant le plafond de notre salon, autre objet ramené du Maroc, en voiture toujours, pendant 2 jours de route, coincé dans le peu d’espace qui restait entre ma sœur et moi. Au fil des secondes, sur l’écran comme dans le salon, une tension se tisse. Aucune réplique ne s’est encore faite entendre. Le grincement métallique venant d’une éolienne rythme ce silence. Ma sœur demande alors à mon père quand est-ce qu’ils vont se mettre à parler. Mon père ne répond pas. J’avais la sensation que quelque chose se passait devant moi. Peut-être au fond de moi. Je ne sais plus très bien. Soudain le sifflement du train. On le distingue au loin, dans la grande profondeur de champ. Il se rapproche. Les mines patibulaires se redressent. Elles se préparent. Elles rabattent le côté droit de leur long cache poussière, saisissent la crosse de leur révolver. La tension s’accroît. Le train ralentit, puis freine dans un crissement assourdissant. Je me souviendrai toute ma vie de ce son et de l’effet qu’il produisit sur moi.

Le train entre en gare.

C’est à cet instant, et pour la première fois, que j’ai entendu le souffle d’un nouveau monde se dessiner face à moi. C’est à ce moment je pense que j’ai compris que le cinéma me donnait rendez-vous, comme la promesse d’un monde qui ne se bornait pas uniquement à celui qui m’entourait alors. J’avais l’impression que la vie m’ouvrait les bras de nouveau, que le cinéma me donnait à voir un horizon infini. De l’espoir. Pour la première fois de ma courte vie quelque chose me parlait, au plus profond de moi, quelque chose qui faisait sens. Une certaine forme de vérité. Ces dix minutes d’introduction d’ Il était une fois dans l’Ouest  allaient durer une éternité, cette éternité prometteuse que seul l’art peut prodiguer. C’est dans ce petit salon marocain, adjacent à cet autre salon au look occidental, séparés tous les deux par une cheminée centrale, au rez-de-chaussée entièrement décloisonné de cette maison contemporaine, au sein de laquelle se jouait régulièrement Oum Kalthoum, Ofra Haza et Bedrich Smetana, maison située au 13 square André Breton, que j’ai vécu l’une des plus belles expériences qu’il m’ait été donné de vivre, que j’ai pris conscience de l’existence d’un monde que je n’ai eu de cesse de vouloir arpenter nuit et jour, comme une deuxième maison à habiter.

Bien des années après, en pleine période électorale, alors que Fillon s’excuse sans grande conviction derrière un pupitre, qu’il nous répète que « tout cela » était légal, qu’il est question de murs et de frontières à tout bout de champ, qu’il n’y a guère que la littérature, comme art, qui me permette de m’émerveiller et de garder ce contact avec le réel, j’assiste à la projection de La Papesse Jeanne. Au cinéma le Club de l’étoile. Dans la salle de projection, il y a du bois, vernis, brun, partout sur les murs. Si on y prête attentivement le nez on le sent. L’atmosphère n’est pas la même que dans les autres salles. Avec le recul, un signe. Je m’assois et le film commence. Dès la première image je comprends où je suis, de quel côté du cinéma je me trouve. Cette profondeur de champ qui m’émeut tant. Cette profondeur de champ qui laisse surgir le monde.

Il y a un sanglier qui grommelle, un homme qui lève les bras au ciel, un homme allongé, Jeanne, les pieds dans l’eau, la peau blanche, les cheveux en bataille vers l’avant, le son de cette rivière qui coule. Une âme et un style qui court l’image. Un frisson qui me parcourt. Au fur et à mesure que Jeanne avance dans l’espace et le temps, que l’on entend parler tour à tour français, latin, corse, italien, arabe, au fur et à mesure qu’elle se confronte au monde, à la vie, à l’amour, à la mort, au fur et à mesure que cette jeune femme apprend, devient un Homme parmis les Hommes, un je-ne-sais-quoi de frais et de nouveau m’enchante… Il y a ces mouvements enfouis au fond de moi qui se réveillent, une cacophonie qui souhaite se faire entendre, une excitation qui grimpe, une impression étrange de « déjà vécu » mais en même temps la sensation de découvrir un nouveau monde, une nouvelle forme, ou bien une vieille forme renouvelée, ressuscitée… Je me remets à vivre cet instant…

L’entrée en gare.

Au milieu du bruit et de la fureur de ces derniers jours, au milieu de ces longues focales avec lesquelles certains  politiques voient le monde, attisent les passions et nous éloignent toujours un peu plus les uns des autres, Breschand remet un peu d’ordre et son film déconstruit subtilement ces idéologies. Il convoque le regard et la pensée. Il sonde avec une délicate attention le pouls de notre société, de notre histoire. C’est un film qui ne donne pas de l’importance aux choses mais plutôt au regard que l’on porte sur elles. En évitant de se déployer, et de se perdre, dans une surenchère de décors fastueux, dans une reconstitution historique aux mille détails, le film nous laisse subodorer tout un monde, avec seulement quelques robes de bures, quelques coupelles, des fruits secs et un pan de mur de pierre faiblement éclairé à la bougie. Il réveille par là même le pouvoir, peut-être la magie, de la fiction. Un simple cailloux jeté au visage à plus d’une dizaine de mètres, suffit à tuer son homme. On frappe, on lynche, on tue une jeune mère, simplement avec un champ-contrechamp et du son, sans un coup visible, sans la couleur d’une hémoglobine, sans le souffle d’une agonie. Probablement une des scènes les plus dures que j’ai vues depuis longtemps. Breschand montre peu, mais nous laisse voir énormément. Son cinéma nous éveille. On y voit la révélation de la vie et la manifestation du grand art. En filmant un passé légendaire comme il le fait, Jean nous réconcilie quelque part avec le présent. Il nous donne l’impression que ce qu’il nous montre a lieu ici et maintenant. Ses images nous révèlent une forme de présent absolu, une vérité universelle, un pont ou plutôt un souffle qui va et vient entre passé, présent et futur. C’est un film « d’époque » comme on dit, mais qui donne envie de vivre avec ses contemporains. Tout au long du film il nous donne d’une certaine manière à panser le présent et nous permet de penser le futur. Il nous donne envie de marcher, pour voir. De se piquer les mollets avec les herbes hautes, pour savoir. Il nous donne l’envie de créer. Il m’a donné l’envie de crier haut et fort en sortant de la séance avenue de Wagram. De sauter de joie au milieu des particules fines. De glisser les mains en l’air sur la rampe en laiton qui accompagnait ma descente dans le métro. De parler à toutes les personnes que je croisais dans la ligne 1 à mon retour. Il nous montre que le cinéma est toujours bien là.  Qu’il peut encore nous emmener quelque part. A l’instar de Jeanne qui a envie de « revenir à la source », Jean revient à cette forme artisanale, presque originelle, épurée, cette forme que le cinéma revêtit à ses débuts.

Jean, votre film est l’anti-destin, il m’a redonné en l’espace d’une heure vingt rendez-vous avec l’éternité. Vous m’avez donné à voir. A revoir. A ressentir. A penser. Vous m’avez fait revivre cette entrée en gare du train d’Il était une fois dans l’Ouest. Vous m’avez fait revivre ces instants doux et chaleureux au sein de cette maison familiale aux deux salons adjacents, désormais lointains. Vous m’avez donné envie de m’accrocher. De croire que le cinéma est encore possible. Qu’il est à portée de regard. De battre mon cœur s’est remis. Vous avez contribué avec Jeanne à m’apporter un peu d’espoir en ces jours sombres et mouvementés d’élection présidentielle, où tristement, comme une rengaine dont on se passerait bien, une mauvaise phrase sur le Vel d’Hiv vient de faire surface… »

 

un texte de Samy-Julien El Maâti